Piège, manipulation, complot: les mots avaient été lâchés dès les premiers jours de l’affaire, et puis ils avaient pratiquement disparu. Depuis vendredi 1er juillet, les voici à nouveau dans beaucoup d’esprits. A commencer ceux des amis de Dominique STRAUSS KAHN, qui insistaient jusqu’alors sur l’innocence de leur champion et qui, désormais, n’hésitent plus à le qualifier de victime.
Mais victime de quoi, au juste? C’est François LONCLE et Michèle SABBAN qui, dimanche 3 juillet, ont porté les accusations les plus lourdes. Invité de France Info, le député socialiste de l’Eure a évoqué des connexions entre le groupe Accor, propriétaire du Sofitel où a séjourné DSK avant son arrestation le 14 mai, et certaines officines françaises. Sur RCJ, la vice présidente (PS) du conseil régional d’Ile de France est allée plus loin: selon elle, il s’agirait carrément d’un attentat politique. Pour donner du crédit à son hypothèse, Mme SABBAN a rappelé la Légion d’honneur remise en 2006 par Nicolas Sarkozy au chef de la police new yorkaise, Ray KELLY. Dès le 16 mai, elle avait été la première à parler d’un complot international.
Aujourd’hui, si le terme met mal à l’aise la plupart des amis de Dominique STRAUSS KAHN, tous en revanche insistent sur les zones d’ombre de l’enquête. C’est le cas de Jean Marie LE GUEN. Pour le député de Paris, il paraît invraisemblable de penser que la police new yorkaise travaille pour l’Elysée. Mais cela ne l’empêche pas de se poser des tas de questions. Celles ci, notamment: Pourquoi a-t-on mis six semaines à traduire ce que la femme de chambre a dit à son mari au téléphone? Pourquoi la police a-t-elle mis si longtemps pour regarder son compte en banque? Pour Jean Marie LE GUEN, il ne s’agit pas de fantasmer sur un quelconque complot, mais simplement de se poser des questions rationnelles.
Refusant, lui aussi, l’idée d’un complot, Vincent PEILLON préfère pour sa part évoquer la déraison du monde. Pour l’euro député, toutes les institutions, l’hôtel, la police, la justice, les médias, ont dysfonctionné dans cette affaire, mais cela ne veut pas dire qu’il y a un fil diabolique qui les relie les unes aux autres. Citant le philosophe Alain, il n’y a pas de bon pouvoir, Vincent PEILLON n’exclut pas cependant l’idée d’une intentionalité.
Dire a priori que le directeur général du fonds monétaire international ne gêne personne est stupide. S’interdire de penser que derrière cette affaire il puisse aussi y avoir des intérêts puissants est dangereux. Ce serait de l’apathie civique. Il faut donc instruire cette affaire au sens noble du terme: sans délirer, mais en examinant les éléments un à un.
Jean Christophe CAMBADELIS est sur la même ligne.
Dire qu’il y a complot, c’est sous entendre qu’il y a eu un plan concerté pour faire tomber Dominique dans un piège. C’est une accusation très grave et, très honnêtement, rien ne permet à ce jour de l’étayer.
S’il n’y a pas eu complot, que s’est il donc passé? Pour le député de Paris, l’hypothèse la plus crédible est qu’il y a eu une manipulation de la femme de chambre du Sofitel pour extorquer des fonds à Dominique STRAUSS KAHN, et qu’à partir de là toute une série d’engrenages a eu lieu pour le conduire à sa perte.
A l’appui de sa thèse, Jean Christophe CAMBADELIS cite le titre d’un ouvrage publié en 1988 par l’historien Pierre André TAGUIEFF, spécialiste des théories conspirationnistes: la force du préjugé.
Dominique a été victime des préjugés qui couraient déjà sur lui et qui ont agi comme des sortes de prophéties autoréalisatrices: côté américain, c’est sa réputation de séducteur qui a primé; côté français, c’est le fait qu’il soit riche et qu’il puisse tout se permettre.
Dès lors, que conclure de cette affaire? Le député de Paris évoque la démission collective provoquée par cette force du préjugé.
Le préjugé étant défavorable à Dominique, tout le monde a agi pour se laver les mains et se couvrir. Cela ne veut pas dire que tout cela a été fomenté dans un bureau proche de l’élysée, de la CIA ou des russes, mais juste qu’il y a eu un engrenage extraordinaire dont il va être difficile de sortir.
Car Jean Christophe CAMBADELIS en est convaincu: Il est toujours plus facile de céder à la force du préjugé que d’accepter de se déjuger.
Dimanche 16 Octobre 2011
Stéphane Perrin